Le match du monde d’après : qui obtiendra la majorité ?

« La planète meurt mais personne voit,
Moi j’suis conscient mais dans le noir »
(PNL – Shenmue)

C’est désormais un secret de polichinelle : à mon sens, le capitalisme est un système profondément injuste. Il fait naître des inégalités, les alimente, les accroît. Tel Saroumane avec ses orques, ces inégalités forment une armée putride qui maintient l’ordre dans le monde. Les bénéficiaires sont peu nombreux et se transmettent leurs bénéfices par héritage. Sûrement un anneau qui les ronge de l’intérieur et leur transmet cette avidité et cupidité caractéristiques des plus grands capitalistes. Pour le bien de tous, du moins de la majorité, je suis intimement convaincu qu’il faudrait sortir de cet engrenage, qu’il faudrait revoir la façon dont nous produisons, dont nous travaillons, dont nous nous alimentons… Le moment est propice, donc allons-y !

Sauf qu’un tel changement n’apparaît pas comme évident pour tout le monde. En plein confinement, il y a quelques semaines, lorsque un restaurant Mac Donald’s a rouvert ses portes, il fut pris d’assaut. Des centaines de voitures firent la queue pour pouvoir récupérer le précieux graal. Je ne m’associerai pas aux mauvaises langues qui, dans un grand mépris de classe, ont tout de suite raillé en disant : « Tout ça pour un hamburger froid et des frites molles ». Qu’on le veuille ou non, Mac Do est synonyme de plaisir. Même les gourmets les plus intransigeants, ont un jour reconnu que le Mac Do du lendemain de soirée valait tous les restaurants 3 étoiles. Dans les phases de doute, face à leur salade quinoa-feta-noix, certains végétariens osent même confier rêver de cheeseburger. Pour autant, cette chaîne de fast-food est un symbole fort du capitalisme et de toutes ses dérives : exploitation de salariés sous-payés, travail à la chaîne abrutissant, aliments industriels, etc. Aussi attrayante soit-elle, il faudrait être en mesure de résister à la tentation et de boycotter ces établissements.

Dans la même veine, le 11 mai, jour du fameux déconfinement, des files d’attentes ont pu être observées dans les grands centres commerciaux, devant Zara par exemple. Encore une fois, je ne dénigre pas le plaisir que peut représenter l’achat d’une veste ou d’une robe après deux mois passés en pyjama. Mais comme Mac do, Zara est un symbole de l’industrie capitaliste dégueulasse : en 2011, l’entreprise est accusée de faire travailler des employés au Brésil dans des conditions insalubres ; en 2013, 1.135 personnes meurent au Bengladesh après l’effondrement d’un atelier de confection textile ; en 2017, 140 employés sont licenciés après n’avoir pas été payés pendant 3 mois…

Comme à Disneyland, nous sommes prêts à faire la queue pendant une heure pour un plaisir de quelques minutes. Mais surtout, pour combler ce plaisir éphémère, nous sommes prêts à fermer les yeux sur des pratiques honteuses. Symboliquement, nous les approuvons.

Durant ce confinement, la lutte ne s’est pas faite que sur le front de la consommation ; dans la diffusion des idées aussi. Sur ce point, la presse féminine a éclaboussé de tout son talent : découvrez les régimes pour ne pas prendre de poids pendant le confinement, les astuces pour ne pas revenir trop pâle au bureau, la coiffure qui fera rager vos collègues, etc. Ces thématiques semblent lunaires. Au mieux elles sont totalement déconnectées des problématiques réelles des femmes. Au pire, elles accentuent les complexes, le sentiment de ne pas correspondre aux « standards ». Pourtant, ces magazines représentent la catégorie de presse qui fonctionne le mieux et dont les ventes restent honorables (au grand bonheur de l’Oréal et Weight Watchers).

Je serais donc pour un changement au bénéfice de la majorité, dont la majorité ne veut pas. Forcément, ça amène à se remettre en question… le temps de quelques secondes ! Une fois fait, je préfère m’interroger sur la légitimité de la majorité, donc du système démocratique. Rien que ça !

Prenons l’exercice absolu de la démocratie : élire un président. Dans ce cadre, chaque citoyen est traité de façon égale : une voix est une voix. Chacun a les mêmes chances d’influencer le résultat. A priori, difficile d’être contre ! Pourtant comme l’avait souligné Ruffin avant même le résultat du second tour des élections en 2017 : Macron était déjà haï. Car si la majorité impose son choix aux autres, rien ne dit qu’elle donne raison aux opinions justes. Et dès lors, si on estime que les opinions politiques peuvent être distinguées selon un critère de justesse, elles ne peuvent pas être traitées équitablement. Et la démocratie perd son sens.

Mais la pente est glissante ! Qui oserait prétendre détenir la vérité absolue ? Est-ce qu’elle existe ? Seul un fanatique, qui refuse d’accorder toute valeur aux autres opinions que la sienne, répondra oui. En attendant, force est de constater que la répartition des connaissances est inégale, tout comme la visibilité médiatique des différentes opinions politiques. Nous sommes assailli de pubs et de presse qui s’apparente à de la pub. Cela appauvrit les moyens dont dispose la majorité pour exercer son jugement politique. Et me permet de me conforter dans mon idée que j’ai raison.

Mati.

 

Dieu est mort, vive Dieu !

« On ira tous au paradis, tous au paradis on ira.
On ira tous au paradis, enfin seulement ceux qui y croient ».
(Don’t laïk – Médine)

Comme pour chaque évènement, ou presque, le coronavirus suscite de nombreuses théories du complot. Je dis « ou presque », car quand j’ai échoué au baccalauréat, personne n’a estimé que cela pouvait être un complot. Il en fut de même quand je n’ai pas trouvé de Coca zéro à Carrefour la dernière fois. Visiblement les complotistes ne s’insurgent que quand ça les arrange… Et qu’on ne me sorte pas l’argument : « tu as eu ton bac du premier coup et tu as du Coca zéro au frigo »… Je le sais, mais ça aurait très bien pu arriver ! Mais bref, assez parlé de moi pour ce paragraphe.

L’une des théories est que le virus serait né dans un laboratoire de Wuhan en Chine duquel il se serait échappé. Enfermé un virus de quelques nanomètres dans une cage à barreaux n’était peut-être pas la meilleure idée. Une autre affirme que la 5G empoisonne le corps, donnant naissance au virus. Celle-là n’a pas trop marché parce que pour être crédibles, ses pourvoyeurs ne pouvaient pas utiliser internet pour la diffuser. Globalement, si ces théories du complot trouvent un fort écho, c’est parce que l’explication scientifique peine à convaincre. L’origine la plus communément admise, serait que le covid-19 provient d’un marché de Wuhan. Mais elle n’a jamais pu être érigée en vérité absolue. Elle nous a juste décomplexés quant à nos réflexions racistes : « Tu vois je te l’avais dit, ils sont bizarres les chinois ! Quelle idée de manger du pangolin ?! Tiens, ressers-moi de la cervelle d’agneau ».

Il est humain de vouloir comprendre l’origine des choses, même si souvent cela énerve, comme le paradoxe de l’œuf et de la poule : qu’est ce qui est arrivé en premier ? Pour se faciliter la tâche, alléger l’esprit de questionnements futiles, beaucoup se tournent vers le théisme : tout ce qui n’est pas l’œuvre de l’Homme est produit par Dieu. Au moins c’est clair. Il faut juste accepter de vénérer un mec qui n’a jamais daigné donner signe de vie (ma mère qui se vexe quand je ne l’appelle pas pendant plus d’une semaine, devrait s’en inspirer). Comme pour les théories du complot, la religion se nourrit des lacunes de la science. Prenons par exemple LA grosse interrogation : l’origine du monde (les amateurs de peinture auront l’image d’un entrejambe poilu). Pour la science, rien est à l’origine de tout. C’était le néant, le vide intersidéral et… BIG-BANG ! L’univers ! La Terre ! La vie ! Sans que personne ne vienne donner un coup de pouce, par pur hasard, toutes les conditions de notre existence ont été réunies sur notre planète : de l’eau, de l’oxygène, une température idéale, de la bouffe en abondance… Mouuuaaaiiis, c’est un peu gros !

Prenez votre petit cousin hyperactif. Mettez-lui entre les mains un piano et laissez-le jouer. Quelle est la probabilité qu’il joue la Sonate pour piano n°18 en ré majeur de Mozart ? (réputée pour être une des plus techniques). Combien de temps faudrait-il pour que, par hasard, il finisse par la jouer ? Alors que vous, vous tenez 5 minutes dans la même pièce que lui avant d’être à bout de nerfs, là, il va falloir le canaliser, le guider, le diriger pendant un temps infini. Il va falloir l’intervention d’un être suprême. Il en va de même pour la nature. Son fonctionnement est un travail d’orfèvre. Aujourd’hui, on nous explique qu’une hausse de 2 degrés de la température rendrait la Terre invivable. Un changement qui paraît infime peut bouleverser tout l’écosystème. Restons humbles et rendons gloire à Dieu. A ce propos, des gens vont passer à travers les rangs pour la quête. Faîtes pas les crevards, Dieu vous voit. Et je vous rappelle qu’il a créé le monde, donc vous, donc un peu de reconnaissance, on lâche plus que 10 centimes.

Et voilà ! C’est là que ça dégénère ! Tel Macron une fois élu, la religion vire à droite toute. L’histoire est belle, on se laisse avoir et on se fait racketter (tout en pensant être consentant). Quand on creuse un peu, on retrouve à nouveau des similarités avec les théories du complot. Il n’est pas nécessaire d’aller très profond pour tomber sur un gourou qui profite de la crédulité de personnes perdues, pour leur soutirer de l’argent, leur vendre un produit ou une méthode miracle pour se protéger du virus.

Et quand ce n’est pas l’argent, c’est notre temps qui est convoité. Prenons l’analyse de Marx sur la religion, « l’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions ». On peut remplacer « la religion », par « capitalisme » et la phrase fonctionne toujours. Les dieux sont désormais entrepreneurs, influenceurs sur Instagram. Ils nous vendent un bonheur illusoire pour qu’on continue à brader notre temps. Notre temps si précieux pour assurer leur bénéfice.

Mati.

La charge mentale des patrons

« Ce livre est une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »
(Jorge Volpi – La fin de la folie)

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Je ne l’écoute plus depuis quelques minutes. Les syndicalistes ne sont pas connus pour innover dans leur discours. À force, je le connais par cœur. Je suis persuadé que je serais en mesure de le déclamer à leur place. Avec le coronavirus, quelques variantes se font sentir. Mais le fond n’évolue guère : « on en veut plus ». Les syndicalistes n’innovent pas, ils renouvellent. Ils sont toujours capables de trouver un point sur lequel ils estiment manquer. C’est sans fin. D’ailleurs, il est temps de mettre fin à cette mascarade. J’ai suffisamment expérimenté le loustic pour savoir que si je ne le coupe pas, il peut tenir le crachoir pendant des heures. Sorti de son poste de travail, le syndicaliste est infatigable.

« Merci Bernard. J’ai bien entendu toutes vos requêtes. Je ne manquerai pas de les faire remonter à la direction. »
Bernard grommelle. Le chien aboie, le mouton bêle, l’humain parle, le Bernard grommelle.
« Nous ne reprendrons pas le travail tant que la sécurité de tous les salariés ne sera pas assurée. On a besoin de masques, de gel hydro…
– Oui, oui, j’ai bien compris », l’arrêté-je net. « Je vous le répète, je vais en parler à la direction. Et pas plus tard qu’aujourd’hui. J’ai justement un rendez-vous téléphonique à 10 heures. Mais je vais finir par être en retard. Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin ».

Et ça, pour sûr il le connaît. 25 ans de boîte. 25 ans encartés à la CGT. Ça représente soi-disant les ouvriers, mais ça passe le plus clair de son temps dans le bureau des patrons. Pour échapper au bruit et à l’odeur sûrement. J’avais eu affaire à Bernard dès mon arrivée, en 2016. Avant, je travaillais à LIDL. Et justement, j’avais été embauché chez Amazon pour assurer la mise en place de la commande vocale qui se pratiquait déjà dans la grande distribution. Via un casque, ce système guide le préparateur de commandes à travers les étalages. Il n’est plus obligé de se référer sans cesse à un listing, de cocher les produits récupérés, de faire des allers-retours. Il passe en mode « pilotage automatique », avec les mains libres pour saisir la marchandise. C’est un gain de temps pour tout le monde. Mais, à l’époque, ça n’avait pas plu à Bernard. « On déshumanise totalement le travail ! On a le sentiment d’être des robots ! ». Il ne pensait pas si bien dire. Cela fait des années que des ingénieurs d’Amazon travaillent sur des robots qui pourraient préparer les commandes automatiquement. Mais le taux d’erreur est encore trop élevé pour être opérationnel. En attendant, les emplois créés garantissent le soutien des pouvoirs publics, et notamment du maire, Philippe Hervé. 500 emplois en CDI dans une petite commune comme Brétigny-sur-Orge, ça aide à défendre son bilan au moment des élections. Et à faire plier une grève.

En réalité, mon rendez-vous n’est qu’à 11 heures. Mais ce n’est pas n’importe quel rendez-vous. Frédéric Duval, le patron d’Amazon France en personne doit m’appeler et je sais d’avance que cela ne va pas être une partie de plaisir. La grogne s’est déclenchée dans mon entrepôt ; comme d’habitude. Ce que Frédéric ne va pas manquer de me rappeler. Lors des séminaires de direction, les autres se foutent de moi : « Le nid de marxistes », « Brétigny la rouge », « Le kolkhoze »… ils sont toujours inventifs pour trouver des petits surnoms à ma boîte. Il est amusant de constater à quel point les patrons sont incollables sur l’histoire de l’URSS.

J’avais eu un espoir que la donne changerait avec l’élection de Macron. Mais visiblement rien n’y fait, les syndicats font toujours la loi dans mon entreprise. Et je vais encore me faire taper sur les doigts… Comme si je n’avais rien essayé ! Sauf que les américains ont toujours du mal à comprendre la culture française. Ici, contrairement à ce qui a été fait à New York, on ne peut pas licencier quelqu’un juste parce qu’il gueule ! Ça serait trop beau. « Même si on finirait par se retrouver qu’entre patrons », pensé-je amusé.

J’ai encore une trentaine de minutes devant moi. Il faudrait que je revoie mon budget prévisionnel, que je peaufine mon argumentaire, que je signe tout un tas de paperasses qui s’accumule sur mon bureau. Mais je n’ai pas le courage. Je ne parviens pas à me concentrer. Depuis l’annonce du tribunal de Nanterre et la fermeture totale de tous les entrepôts de France pour évaluer les risques, les nuits sont courtes et agitées. Comme souvent en pareil cas, je me saisis de mon smartphone et commence à faire défiler mon fil d’actualité Facebook. Les réseaux sociaux agissent comme une drogue, on s’y plonge sans même s’en rendre compte, par réflexe, pour combler le moindre vide. Conscient de ça, j’ai bloqué les accès aux réseaux sociaux de tous les postes informatiques de la boîte l’an dernier. Sauf du mien. Je trouvais trop humiliant de m’imposer des barrières, je suis capable de me restreindre seul.

Et puis, je m’y rends majoritairement pour le boulot. La part minoritaire sert à jeter quelques coups d’œil à des Top Model en bikini sur Instagram. Les réseaux sociaux c’est l’agora. Tout le monde peut s’exprimer librement, sans filtre. C’est un bon thermomètre pour connaître le véritable ressenti de la population sur tout, et donc sur Amazon. Si je ne me fiais qu’aux médias bien-pensants, j’aurais mis la clé sous la porte depuis bien longtemps. Il suffit de voir en ce moment Mediapart, Libé, l’Huma, etc. Ils s’en donnent à cœur joie. Ils pointent la suspension de l’activité d’Amazon comme une victoire. Comme leur victoire. Mais si on s’attarde sur les commentaires postés sous leurs articles, on peut se rendre compte que leur victoire n’est pas celle des français. Les gens, comme Stéphane, ne sont pas dupes : « cette campagne anti-amazon vous est proposée par les faux bien pensants français ». Tout le monde a envie de se faire des petits plaisirs, surtout en ce moment : « moi qui est besoin de truc pour mon jardin, j’aimerais bien qu’amazon relivre, ca me fait chié ». « Moi aussi ça me fait chier Romain » je réponds intérieurement. Que les bobos le veuillent ou non, Amazon est rentré dans l’intimité des gens : « Les cadeaux d’anniversaire des enfants en cette période de confinement, c’est essentiel pour eux…Alors, oui, j’ai commandé un jouet chez Amazon, auprès d’une marque française, et je n’ai pas à en rougir ». « Bien sûr que non Cécile. Tu n’as pas à te justifier ! ». Je ne comprends pas le besoin qu’ont certains de faire culpabiliser les autres : « Si les gens arrêtaient de commander tout et n’importe quoi sur Amazon, l’humanité et la planète s’en porteraient mieux ». Rien que ça ! Il y a quelques années, j’avais dû acheter les services d’une boîte qui se chargeait de répondre aux commentaires haineux et en profitait pour poster quelques louanges. Aujourd’hui, ce n’est même plus nécessaire : « donneur de leçons, viens vivre en Auvergne ! », « quand amazon décidra de foutre le camp, ils viendront pleurer les syndicats ! », Véro, Serge, et tant d’autres s’en chargent. Ça fait économiser des frais de communication. C’est toujours ça de pris.

Le téléphone sonne. Je sursaute. Je suis traversé par un sentiment de honte et de culpabilité, comme un ado pris en flagrant délit masturbatoire. Mon assistante devait me prévenir en cas d’appel.
« Vous avez l’art de gâcher la fête Martin ! » déclame une voix qui n’est clairement pas celle de mon assistante. Le ton est posé mais pas naturel. La tirade devait être prévue à l’avance. « Et « bonjour », c’est pour les chiens ? » rêverais-je de pouvoir répondre. Je me contente d’un silence.
« Vous pouvez m’expliquer comment on peut passer de, Jeff qui m’appelle pour me féliciter parce que l’action est à son plus haut historique à ce bordel ?! Il vaudrait mieux pour vous que oui ! » Dans la boîte, tout le monde s’appelle par son prénom, même le big boss, Jeff Bezos. Il faut certainement y voir une forme de jalousie de l’esprit start-up.
« Les syndicats ont agi dans mon dos, je n’ai rien vu venir… » tenté-je. J’aurais clairement dû peaufiner mon argumentaire. Recracher tel quel le discours d’internautes à son patron n’est pas la solution optimale.
« Vous êtes en train de me dire que vous découvrez le coronavirus ?
– Non bien sûr… » Mes mains deviennent moites alors que ma bouche s’assèche. J’ai ce sentiment désagréable d’être dans la position de l’élève qui n’a pas appris ses leçons. Même si je n’ai jamais vraiment connu cette situation, j’étais toujours mal à l’aise pour mes camarades qui s’y trouvaient. Dans le même temps, je leur en voulais, c’était de leur faute. Les « interros surprises » restent rares. Si on suit les consignes, on est rarement pris au dépourvu. « J’ai respecté à la lettre les instructions que j’avais reçues. J’ai coupé le contrat de tous les intérimaires qui présentaient des symptômes, j’ai nommé des mecs responsables de veiller au respect des consignes de sécurité…
– Donc c’est ça votre vision du rôle du patron ? On vous paie pour ça ? Suivre des instructions ? »

Un terme fut rapidement mis à la conversation sur des paroles lourdes de sens, « On en reparlera quand tout ça sera fini ». Je sens bien que mes justifications n’ont visiblement pas satisfait mon supérieur. C’était certainement mission impossible. C’est le jeu en cascade de la hiérarchie, chacun reporte son aigreur de se faire engueuler par son supérieur sur son subalterne. Deux échappent à ce principe : celui tout en haut, sur qui personne ne gueule jamais, et celui tout en bas, qui ne peut gueuler sur personne. Je ne déroge pas à la règle. Je sors de mon bureau en trombe et m’écrie sur mon assistante : « Je vous avais demandé de me prévenir en cas d’appel ! Qu’est-ce que vous foutiez ? ». Je n’écoute pas la réponse et retourne m’enfermer dans mon bureau. Je me fous royalement de ce qu’elle peut faire de ses journées. Je ne me suis d’ailleurs jamais vraiment posé la question. Ce petit numéro ne s’avère pas suffisant, je ressens encore le besoin d’être désagréable. Par chance, en ce moment les cibles ne manquent pas. J’ai même sous la main ma préférée : les journalistes. D’ordinaire, je ne leur réponds pas et bascule l’appel directement au service communication. Mais cette fois, je prends un malin plaisir à leur servir des éléments de langage à la pelle, « notre priorité c’est l’emploi », « nous respectons les décisions de justice ». Si mon interlocuteur se montre insistant, je n’hésite pas à le renvoyer à sa condition de « fouineur déconnecté de la réalité ».

Malgré une activité à l’arrêt, la journée s’est avérée éreintante. Je vais enfin pouvoir rentrer chez moi. Décompresser. C’est mon havre de paix. J’y suis serein. Je le dois beaucoup à ma femme. Avec elle, je ne suis tenu de penser à rien, je me laisse guider. Je ne me considère pas sexiste pour autant. Je n’hésite pas à participer aux tâches ménagères et si on me demande, je réponds fièrement « On est un couple moderne, chez nous c’est 50-50 ». J’estime même être féministe puisque je lui laisse le rôle de chef. Chef domestique.

Mati.

Hanouna, c’est toi le torchon !

« Je réclame un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo »
(La Marche – Nekfeu)

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Le 8 avril dernier, Touche Pas à Mon Poste (TPMP) débattait de Charlie Hebdo. Le hasard du zapping m’a fait passer dessus. J’étais pleinement conscient que j’aurais mieux fait de passer mon chemin. Mais dans une pulsion sadomaso, comme un diabétique qui tomberait sur « Le meilleur pâtissier », je me suis arrêté. La discussion portait sur la dernière une du journal qui représente un adolescent alité, avec la mention « Coronavirus : le bac 2020 s’adapte ».  La question pour ouvrir le débat était la suivante : « La une de Charlie Hebdo : irrespectueuse pour les familles des victimes ?

Pour la majorité des chroniqueurs, « ce dessin n’est pas drôle », « ils se moquent des victimes ». Pour Cyril Hanouna, « ce journal est naze, je ne l’achète jamais. C’est un torchon ». Mathieu Delormeau va plus loin. Pour lui, « ce sont des gens dangereux », sous-entendant derrière, ils ont mérité ce qu’ils ont eu.

En soi, rien de bien nouveau. Pourtant, sur le coup, j’ai tout de suite eu envie d’écrire, pour faire jaillir un bouillonnement intérieur. Mais cette fois, j’ai su me contenir. Je m’étais infligé la peine de regarder, je n’allais pas en plus m’abaisser à réagir. Il aurait fallu que j’avoue être touché par les propos de cette émission. Animé par l’aigreur, j’aurais sûrement répliqué à base de : « C’est toi le torchon ! » ou « Et vous ? Vous croyez que vous êtes drôles ? ». Contre-attaquer quand on est blessé, c’est toujours un peu pathétique.

Dans le meilleur des cas, j’aurais sûrement tenté d’expliquer le sens d’une caricature. Expliquer que le dessin est symbolique, qu’il ne s’adresse pas aux familles des victimes. Que la satire n’est pas là pour faire rire à tout prix. Que justement si elle choque, c’est qu’elle est peut-être réussie. Mais cette démarche a déjà été réalisée à de multiples reprises dans les pages du journal (qui rappelons-le, ne s’arrête pas à un dessin en une). Sauf que ceux qui s’offusquent n’ont jamais ouvert un Charlie. Et s’en vantent.

Bon, du coup je suis quand même en train d’écrire pour dire que je me suis retenu d’écrire et de dire ce que je n’avais pas envie de dire. Habile (ou complètement con, à vous de juger). Dans les faits, j’ai tout de même tenu à m’exprimer pour raconter un peu ma vie. Le journal intime revient à la mode en ce moment.

Si ce genre de « débat » parvient à me toucher, c’est parce que j’ai un attachement particulier à ce journal. Viscéral. Si mes souvenirs ne me trompent pas, je le lis depuis le lycée, depuis que ma conscience politique me le permet. Enfin non, dans les faits je devrais plutôt dire que c’est la lecture de ce journal qui a forgé ma conscience politique (béni soit mon père qui m’a mis pour la première fois un Charlie Hebdo entre les mains. Quelle aurait-été ma vie si cela avait été Le Figaro ?). À l’échelle de mes 29 ans, j’aurai donc bientôt passé la moitié de ma vie à le lire assidûment, chaque semaine. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi, ça veut dire beaucoup.

Le 7 janvier 2015 fut un tournant. Pour son aspect tragique, bien évidemment. Mais plus égoïstement, j’ai eu le sentiment d’être dessaisi d’une relation privilégiée. D’un coup, tout le monde s’est senti autorisé (contraint ?) à clamer « Je suis Charlie » (d’ailleurs Hanouna a cru bon de le rappeler à nouveau ce 8 avril). C’était devenu hype. Donc l’inverse de l’esprit initial du journal.

Depuis, les Cabu, Wolinski, Maris, Tignous, Charb me manquent. Tout comme Luz ou Pelloux qui ont survécu, mais n’ont pas eu la force de continuer l’aventure. Pour la petite anecdote, quelques mois avant les attentats, j’ai eu l’honneur de rencontrer Charb, venu pour une séance de dédicaces à la fête de l’Huma. Comme une mère à ses enfants, je ne devrais pas le dire, mais Charb a toujours été mon préféré. Dans le fond, quand j’ai débuté ce blog, c’était pour essayer de lui ressembler un peu. Dans ses textes et ses dessins, il était le plus virulent, visait là où ça fait mal. Pour lui, le sacré n’existait pas. Ce n’est pas un hasard si les terroristes le cherchaient lui en priorité. Quel ne fut pas mon étonnement alors de découvrir un homme tout timide. Derrière ses lunettes, on le sentait presque gêné d’être là. L’étant tout autant, nos échanges furent concis. Je n’ai même pas osé demander une dédicace à mon nom, j’ai préféré le faire pour mon père. A la fois par gratitude envers mon aïeul, mais aussi parce que j’avais presque honte d’avouer face à Charb être un « fan », faisant de lui une « idole ». Or le sacré…

Alors même si pour Mathieu Delormeau, « ceux qui ont vraiment des couilles et ont tout mon respect, c’est ceux qui s’opposent en Chine, en Corée, en Russie », Charlie Hebdo continue de déranger. La satire reste une soupape face aux puissants, aux politiques, aux dirigeants. Dans TPMP, sur une chaîne de Bolloré, ils ont choisi le rire sans message. Celui qui ne blesse personne et plairait à tout le monde. Sauf qu’il faut croire que cela ne paie pas tant que ça. Depuis le début du confinement, alors que le temps passé devant la télé explose, les audiences de l’émission ont chuté de près de la moitié. Et dire que, le temps d’un soir, j’ai participé à relativiser ça… On ne m’y reprendra plus !

 

Je suis Mati.

Faut-il interdire l’école ?

« Le passage à l’âge adulte est glissant dans les virages,
Devenir un homme, y a pas d’stage, pas d’rattrapage,
Maintenant, t’es dans l’grand bain, devine comment on nage ».
(Orelsan – Notes pour trop tard)

Contraints de continuer à travailler ou assignés à résidence, on accepte plus ou moins bien notre sort. C’est en grande partie lié au fait qu’on y voit aussi clair que dans l’affaire Gregory. Nos connaissances en épidémiologie sont proches du néant et nos cours de voyance se limitent à ceux du Professeur Trelawney dans Harry Potter. Nous sommes incapables de comprendre réellement ce qui se passe et d’envisager l’avenir. Enfin, mis à part les adeptes du Professeur Raoult, le Gandalf Marseillais, qui eux, savent.

Nos limites intellectuelles ne se cantonnent pas à la médecine. Autre exemple actuel : l’économie. Le postulat de départ est pourtant clair : l’économie mondiale s’effondre mettant en péril la survie des entreprises mais aussi des personnes. Mais une fois qu’on a dit ça, que fait-on ? Comment savoir qui a raison entre Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, qui déclare « l’important c’est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse, ce qui permettra de rembourser la dette accumulée pendant la crise » et Jean-Luc Mélenchon pour qui, « la solution est l’annulation de la dette » ? On peut bien entendu avoir des intuitions, mais sur le cœur du problème, qui comprend véritablement le mécanisme de la dette publique ? Dans la même optique, qui était réellement capable d’expliquer la différence entre un système de retraite par points et un par capitalisation ? Si c’est ton cas, ne répond pas, l’ennui est déjà dans les questions.

Pour nous rassurer Pierre Bourdieu déclarait : « Il faut en finir avec la tyrannie des « experts », style Banque mondiale ou F.M.I., qui imposent sans discussion leurs verdicts et qui n’entendent pas négocier mais expliquer ». Il est gentil le Pierrot, et c’est tout à son honneur, mais je ne pense pas que ce sont les « experts » qui ne souhaitent pas négocier. C’est plutôt nous. Ce qu’il n’ose pas dire, c’est qu’on est un peu cons (le terme de « vulgarisation » prend ici tout son sens). Et c’est justement pour cela que les « experts » peuvent se mettre dans une posture explicative, endosser le rôle de professeur. Ils savent très bien que, mis à part les quelques trublions du fond de la classe, tout le monde va accepter docilement leur cours magistral. Sans chercher à le remettre en question. Comme on nous l’a appris… à l’école !

Car oui, ce n’est pas vraiment de notre faute. L’idée selon laquelle l’école est le lieu qui développe notre capacité de réflexion, notre esprit critique, n’est qu’un leurre. L’intention de départ de Jules Ferry en 1881, avec sa fameuse école « gratuite, laïque et obligatoire », n’était pas si louable. Il s’agissait tout bonnement de maintenir l’ordre bourgeois et il ne s’en cachait pas : « Il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste » (1). C’est là qu’on voit que la droite a quand même fait des progrès dans sa com’. Macron ne dirait plus « ouvriers » ou « paysans », c’est trop péjoratif. Il parle plutôt de « fainéants », « illettrés », « gens qui ne sont rien »…

Alors oui, depuis 1881, le système a évolué. Les fils d’ouvriers et de paysans sont acceptés à l’école. Et s’ils se sortent les doigts du cul, ils pourront accéder aux classes supérieures, devenir des « gens qui sont quelque chose ». Enfin, c’est ce qu’on leur fait miroiter. Car l’école participe toujours à la reproduction des inégalités sociales et légitime ces inégalités par un discours méritocratique (cf Bourdieu une nouvelle fois).

Sauf que Bourdieu n’avait pas prévu le coronavirus ! Désormais, plus besoin d’aller à l’école pour réussir sa vie. Tous ceux qui ont charbonné pendant des années, subi une pression démesurée pour pouvoir passer les concours des grandes écoles, de polytechnique, d’HEC, de l’ENA sont comme des cons chez eux, inutiles. Et en plus, ils subissent l’humiliation de devoir applaudir chaque soir des infirmières, des caissières, des livreurs… D’ailleurs, on se trompe peut-être sur la signification de ces applaudissements. Ce ne sont pas des éloges, mais le bruitage symbolique de claques prises par ces « experts ».

Mati.

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Ecole 2

Ecole 3

(1) : Il fait référence aux travaux de la Commune de Paris. Bizarrement, je n’ai jamais entendu parler de cette période insurrectionnelle à l’école. Pourtant, malgré le fait qu’elle n’ait duré que deux mois, les idées ont foisonné et notamment sur l’éducation. C’est d’ailleurs à cette période que l’on a vu les premiers enseignements gratuits et laïques, 10 ans avant Jules Ferry. La doctrine était la suivante : « Il faut que dès son jeune âge, l’enfant passe alternativement de l’école à l’atelier, qu’un manieur d’outil puisse écrire un livre, l’écrire avec passion, avec talent, sans pour cela se croire obligé d’abandonner l’étau ou l’établi ». Le travail manuel était mis sur le même plan que le travail intellectuel.

 

Pauvres, devenez minimalistes !

« Il en faut peu pour être heureux,
Il faut se satisfaire du nécessaire ».
(Baloo – Le livre de la jungle)

J’ai succombé au dernier jeu à la mode : Animal Crossing. Pour les non-initiés, le principe est simple : vous vous retrouvez sur une île déserte, vierge, et vous l’aménagez à votre convenance. Petit à petit, attirés par la quiétude, des animaux viennent vous rejoindre. Vous formez alors une communauté de hippies sans marijuana (ce qui aurait pourtant pu expliquer que vous êtes le seul humain au milieu d’animaux qui parlent. Mais initialement, c’est un jeu pour enfants). La vie se résume aux tâches basiques : couper du bois pour se construire une habitation, des meubles et des outils, pêcher, chasser des insectes, planter des fleurs, etc. C’est lent, inerte, sans événement particulier. En plein confinement, les émotions virtuelles et réelles se confondent.

Si ce jeu vidéo rencontre actuellement un franc succès (réalisant le meilleur départ historique en termes de ventes sur Switch), ce n’est pas tout à fait un hasard. L’envie de se reconnecter aux choses essentielles, de repartir de zéro est bien réelle. Certains ont déjà fait ce choix et appellent ça le « minimalisme ». Ils ont laissé derrière eux la multitude d’objets accumulés au cours du temps. Fini les placards remplis de vaisselle jamais utilisée, d’ustensiles qui ont servi une fois ou d’habits pas portés. Dans le dernier magazine de « Psychologie positive », plusieurs viennent témoigner. « Ces enfants de la société de consommation gagnaient bien leur vie, collectionnaient gadgets, voitures et vêtements à la mode. Mais l’accumulation de biens matériels a fini par les oppresser ». La roue tourne. Les rappeurs exhibant leur fortune, leurs voitures de luxe et leurs bijoux seraient en passe de devenir ringard. A priori c’est réjouissant, non ?

Parmi les témoignages, nous trouvons celui de Robert, 27 ans (alors, soit Robert nous ment sur son âge, soit son daron, dans un élan Bigardien, s’est dit : « Comme ça, avec ceux de ma femme, j’aurai trois Roberts à la maison »). Il travaillait auparavant dans une banque, mais cela ne lui correspondait plus : « Je ne supportais plus la pensée que la recherche du profit soit notre principale motivation ». Désormais, « j’apprécie les choses simples, comme la beauté d’un clair de lune » affirme-t-il (tiens, j’ai une légère tension qui monte). Robert s’est séparé de la majorité de ses biens matériels. Mais pas de n’importe quelle manière, il en a fait don par cartons entiers à Emmaüs. Le minimaliste commence par la générosité. Le magazine nous propose d’ailleurs quelques conseils simples pour entamer une telle démarche : « A chaque fois que vous avez rendez-vous avec un ami, faîtes lui une surprise en lui offrant un de vos livres, DVD, CD ou magazines ». Comme ça, vous faîtes l’économie d’une poubelle (oh, ma tension s’accentue) ! Et puis la générosité a ses limites. Robert a tout de même gardé « mon ordinateur portable et mon téléphone ». Donc les pauvres peuvent récupérer ses vieux slips, mais le Mac et l’Iphone, faut pas rêver non plus (tension qui s’emballe).

A la lecture des différents témoignages, on se rend vite compte que devenir minimaliste ne fonctionne que pour ceux qui se sont gavés pendant des années jusqu’à l’écœurement. Forcément, ils ne vivront pas leur sobriété matérielle comme une frustration. A l’inverse, j’ai un ami qui connaît des difficultés financières. Je confesse que je me suis parfois surpris à le juger. Alors qu’il galérait à payer son loyer à la fin du mois, il se permettait d’acheter un nouveau téléphone. Forcément, ce n’est pas comme ça qu’il va s’en sortir ! Après tout, il n’a qu’à avoir un raisonnement minimaliste, aller aux dépenses essentielles, se contenter de plaisirs simples. « Ok tu ne peux pas t’acheter ce pull de marque, mais est-ce que c’est vraiment ça qui te rend heureux ? ». La réponse est sûrement non. Mais comment en être sûr quand on a pas le choix ? Je comprends donc sa frustration et que parfois, il craque. Quitte à se mettre dans la merde.

Il est trop facile de se vanter d’être sorti de la société de consommation après s’y être vautré pendant tant d’années. De faire culpabiliser ceux qui rêveraient de pouvoir simplement y faire un tour de temps en temps, juste pour voir. Donc soit on permet à tous d’y accéder, soit on se penche sur un autre modèle. En sachant que la première solution n’est pas possible, le choix est vite fait.

Mati.

Facebook pense comme moi

« Maintenant c’est moi qui décide et j’ai raison même si j’ai tort »
(SCH – On meurt pour la paix)

J’ai envie de parler d’autre chose. On sait qu’il est temps de parler d’autre chose quand il n’est pas nécessaire de préciser autre chose que quoi.

Mais justement, ce n’est pas évident. L’ambiance est mono-thématique. Pour s’en assurer, vu que je sens que vous en doutez, et surtout qu’il faut bien que j’écrive quelque chose malgré tout, allons faire un tour sur mon fil d’actualité Facebook. Je jure solennellement de tout indiquer, sans faire de tri en fonction de ce qui m’arrange. Avant, petite précision qui a son importance : je n’ai pas d’amis (c’est toujours assez violent dit comme ça, mais je le vis bien).

Voilà le résultat :

  • « Par Jupiter ! », l’émission radio de France Inter, présentée par Charline Van Hoenacker, fait la promo de sa prochaine session renommée en ce moment « Par Jupidémie ! » ;
  • « Philippe Poutou », membre du parti NPA, ancien candidat à la présidentiel, relaie un article du journal « L’Anticapitaliste » qui traite des conditions désastreuses dans les hôpitaux ;
  • « JDA Dijon Basket », club sportif dont les informations sont dans le nom, publie une vidéo du capitaine de l’équipe qui nous raconte ce qu’il fait pendant le confinement ;
  • « Thinkerview », chaîne YouTube spécialisée dans les interviews long format, partage le témoignage d’un « babos » qui vit dans une caravane et dénonce le comportement des gendarmes à son égard. En tant que nomade, il n’a pas d’adresse pour se confiner, ce qui fait bugger le système intellectuel des flics ;
  • « Clique », émission télé diffusée sur Canal +, partage la chronique de Clément Viktorovich qui dénonce les propos récents du préfet Lallement (pour rappel, il a déclaré « Ceux qui sont en réanimation aujourd’hui, sont ceux qui n’ont pas respecté le confinement au début ». En gros, bien fait pour leur gueule). Pour ma part, je n’ai pas grand-chose à ajouter sur ce mec. Instinctivement, j’aurais envie de le comparer à un général de la Stasi ou un SS, mais j’ai peur de le flatter ;
  • « Pierre-Emmanuel Barré », humoriste, publie sa vidéo quotidienne, son journal du confinement à lui. C’est difficilement descriptible. Globalement ce sont des gros mots hurlés à l’encontre du gouvernement. Et c’est drôle.

Bon, je m’arrête là. Avec ça, va trouver de l’inspiration pour parler d’autre chose que du coronavirus ! Pourtant, en regardant bien, ce qui en ressort est intéressant. Déjà, à une exception près, tout est très recentré sur une thématique : la politique. Mais surtout, les contenus vont dans un seul sens : celui de mes convictions. Et du coup, les confortent. A aucun moment, je ne suis bousculé, je m’ouvre à d’autres points de vue… (Au passage, il est cocasse de constater que mes idées anticapitalistes sont maintenues à jour par Facebook).

En prenant un peu de recul, je pense que chacun peut en faire l’expérience. Les réseaux sociaux ne nous proposent que des éléments qui ont de l’intérêt pour nous. Les fans de sport trouveront du contenu parlant de sport, les féministes de féminisme, Booba de Booba. Bien entendu, c’est logique et plutôt bienvenu. Je n’ai pas spécialement envie qu’on me propose des articles tels que « Christina Milian adore regarder Matt Pokora bricoler et nettoyer ! » (titre véridique) ou le top 10 des plus beaux discours de Jean-Marie Le Pen (après vérification, cette vidéo n’existe pas. Avis aux amateurs).

Mais c’est triste de se dire que l’on s’enferme soi-même dans une bulle, laissant peu de place à la découverte. Et politiquement, chacun reste mécaniquement campé sur ses positions. Du coup, il n’est pas étonnant que le système ne change pas. Quand bien même on est persuadé, comme moi, que cela serait bénéfique pour tout le monde.

Dans une autre mesure, il est également important d’avoir conscience que toutes nos données de navigation sur internet peuvent être utilisées à notre insu. Je regarde actuellement le Bureau des légendes (petite astuce anti-ennui pendant le confinement). Même si cela reste de la fiction, la série montre que les pouvoirs en place dans certains pays, utilisent ces données pour repérer les profils indécis et leur balancer des contenus censés les convaincre de voter pour eux. (Ou alors repérer les profils contestataires et les envoyer en prison).

Sur ce, je vais m’abonner à la page de Valeurs Actuelles. Faut que je brouille les pistes.

Mati.

Un nouvel Eden

« Ce soir, j’me mets minable, pourquoi j’me fais si mal?
J’ai fait des rêves bizarres où tu changeais d’visage »
(Orelsan – Rêves bizarres)

Je me sens bien.

J’ai envie d’être positif. De rompre avec mes vieilles habitudes.

Pour m’aider, les sources d’inspiration ne manquent pas en ce moment. Les réseaux sociaux s’apparentent à un concert des Enfoirés en continu. En toute logique, l’emblème des personnalités au grand cœur est en première ligne : Jean-Jacques Goldman ! Son remix de sa propre chanson, « Il changeait la vie », me met sur la voie de la fraternité : « Caissières, éboueurs, un cadre, un ouvrier / Un routier, un facteur, paysans, P.D.G. / Tous auraient très bien pu se mettre en retrait. / Mais ils pensent, têtus, qu’ils ont un rôle à jouer ». En ces temps difficiles, les rancœurs de classes sociales sont désuètes. Chacun agit en fonction de ses compétences, apporte sa pierre à l’édifice, sans se soucier de ce qu’il peut obtenir en retour.

D’autres stars nous prouvent à quel point elles sont normales. A quel point elles sont comme nous. Elles défilent par exemple sur Konbini, avec la série « Make Home Great Again », pour nous raconter comment elles combattent l’ennui confinées chez elles. Elles descendent de leur piédestal, et s’affichent à nu, sans artifice. Il est bon de se rappeler que star ou pas star, nous sommes avant tout des humains.  Elles aussi sont mortelles, craignent d’attraper le coronavirus, se retrouvent au chômage forcé, perdent de l’argent. Par exemple, les joueurs de football du Bayern de Munich ont accepté de diminuer leur salaire de 20%. L’ancienne version de moi aurait sûrement raillé sur le fait que c’est plus facile d’encaisser une baisse sur des millions que sur un SMIC. Aujourd’hui, j’admire leur exemplarité et ne doute pas qu’elle sera contagieuse.

Et l’actualité me donne raison ! Instantanément ! C’est inespéré. Suite à l’appel de notre ministre de l’économie, Bruno Le Maire, de nombreuses entreprises ont renoncé à verser des dividendes à leurs actionnaires : Airbus, Safran, Auchan, etc. Elles bénéficient largement d’aides de l’Etat (report de charges, chômage partiel, etc.), il est donc normal qu’elles participent à l’effort national. Que dis-je ? Normal ? Non, c’est exceptionnel et louable ! Certaines n’ont pas encore répondu à l’appel mais ne les blâmons pas. Le chemin pour se défaire de ses vieux mécanismes est long et escarpé. Ce qui est sûr, c’est que la ligne directrice est affichée : « Il faut un nouveau capitalisme, qui soit plus respectueux des personnes, qui soit plus soucieux de lutter contre les inégalités et qui soit plus respectueux de l’environnement » a déclaré Bruno. J’en ai les larmes aux yeux. Je m’étais fait à l’idée de passer mon existence entière dans un système corrompu et injuste.

Les premiers effets se font déjà ressentir sur la planète. La pollution diminue drastiquement. L’arrêt quasi-total des voitures, des centrales thermiques en Chine, aura permis de réaliser en quelques semaines ce que l’on estimait jusque-là impossible !

D’ailleurs, j’aperçois au loin Greta Thunberg qui semble désespérée. Elle est dans la voiture de ses parents. En m’approchant, je constate que son visage est rageur, couvert de larmes. Elle est en train de s’acharner sur la pédale d’accélération, des volutes de fumée noire jaillissent du pot d’échappement…

Hein ?!

[…]

Réveil en sursaut. Sueurs. Nausées.

Le confinement commence à produire ses dommages psychologiques. Dans mes cauchemars, je vois le bien partout.

Vivement que cela cesse et que je reprenne mes repères.

Prétendre pouvoir modifier le capitalisme pour le rendre éthique est un non-sens. Il est fondé, par essence, sur un principe injuste : l’appropriation du capital par la bourgeoisie.

 

Karl Marx.
Euh non, pardon… Mati.

 

Une guerre de gonzesse

« L’idée est que nous travaillions ensemble, d’égal à égal.
– Ha ! On en reparlera quand il faudra porter quelque chose de lourd ! »
(OSS 117 – Rio ne répond plus)

Depuis que Macron l’a annoncé la semaine dernière, « nous sommes en guerre ». Il est dans son rôle puisque, selon la Constitution, le président est « le chef des armées ». Mais malgré le fait qu’il l’ait répété à 7 reprises, on sent que cette guerre l’emmerde. Elle ne fait pas rêver. Je doute fort voir sortir dans quelques années, dans les rayons de la Fnac, un « Call Of Duty : Coronavirus ».

Mais pourquoi Jamy ?

Parce que la guerre, dans l’esprit collectif, c’est avant tout une affaire de mecs. Rappelons que pour aller au front, il faut du courage, de la force, de la ténacité, bref, que des qualités masculines (que je n’ai pas. Suis-je une femme ? Autre débat). Sauf que dans le cas actuel, qui se retrouve en première ligne ? Majoritairement des femmes : infirmières, femmes de ménage, caissières, etc. Alors oui, quand je dis des femmes, j’entends des professions à majorité féminine. Quelques chiffres pour faire sérieux : selon les dernières données de l’INSEE, 88% des infirmier(e)s sont des femmes, 78% des caissier(e)s sont des femmes, 70% des agent(e)s d’entretien sont des femmes.

Et franchement, elle n’a pas fière allure cette armée de gonzesses ! Elles ne font peur à personne avec leurs balais-lances, pistolets-scanners ou couteaux-seringues ! Et en plus, pour se marrer un peu, on les envoie se battre sans munitions : faîtes vos masques et votre gel hydro-alcoolique vous-mêmes ! Nous on garde notre argent pour pouvoir soutenir les pauvres entreprises du CAC 40 qui souffrent.

Quand la proportion de femmes augmente au sein d’une profession, au point de devenir majoritaire, c’est généralement le signe d’une dévalorisation (voir par exemple les travaux de la sociologue Cacouault-Bitaud). Ce n’est pas pour rien que la parité progresse dans les conseils municipaux ou à l’assemblée nationale. Tout le monde s’en branle de ces pseudo-lieux de pouvoir. Enfin, s’en doigte devrais-je dire.

Autre exemple d’actualité : les profs. Aujourd’hui, 70% des personnels de l’Education Nationale sont des femmes (proportion qui augmente si on exclut les recteurs, directeurs, etc.).  Ce n’est donc pas étonnant que Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, s’est permis de déclarer mercredi : « nous n’entendons pas demander à un enseignant, qui aujourd’hui ne travaille pas compte tenu de la fermeture des écoles, de traverser toute la France pour aller récolter des fraises gariguettes ». Hubert Bonisseur de la Bath, a.k.a. OSS 117, n’aurait pas dit mieux. Sauf que lui, c’est drôle.

Pour la sociologue Perrot, un « métier de femme » c’est un métier qui s’inscrit dans le prolongement des fonctions « naturelles », maternelles et ménagères. « Enfants, vieillards, malades et pauvres constituent les interlocuteurs privilégiés d’une femme, vouée aux tâches caritatives et secourables ». Et devinez quoi ? Ce sont typiquement de ces tâches dont nous avons besoin en ce moment.

Mais vu que ces tâches sont dénigrées, réalisées par des professions dénigrées, cette guerre sanitaire ennuie notre gouvernement. La boucle est bouclée. Il n’a l’esprit qu’à l’après, quitte à bâcler ce qui doit être fait maintenant. Quand on apprend qu’il a fait voter dans l’urgence, une loi permettant aux entreprises d’imposer les congés à ses salariés, de les faire travailler jusqu’à 60 heures par semaine… on comprend vite ce qui l’importe. Une vraie guerre d’homme : la guerre économique.

Courage Mesdames.

Mati.

Pris au piège comme des rats !

« Sous l’joug du Medef et d’un SMIC à la ramasse,
On fait les courses chez Lidl tout en rêvant d’bouffer des gambas »
(Soklak – Inadapté)

Lundi soir, à 20h, le message de Macron fut clair : « Nous sommes en guerre… restez chez vous ! ». Sur le coup, ça me coûte de l’avouer, mais je l’ai trouvé digne, responsable, juste. Je me suis senti dans la peau d’un adolescent qui ne peut retenir une érection face à sa cousine. « Je sais que c’est interdit, mais bordel je n’y peux rien si elle est v’là bonne ! ». Ma mauvaise foi s’est rapidement mise en route mais rien n’y faisait. Oui la décision aurait peut-être pu être prise plus rapidement, oui la situation de la Chine aurait dû nous alerter des semaines avant… Mais moi-même je n’ai saisi l’ampleur du problème que très récemment. Oui un président se doit de se tenir informé, plus que n’importe qui, oui des médecins, des scientifiques l’avaient sûrement alerté depuis quelques temps… Mais il en faut du courage pour prendre des décisions aussi drastiques, aussi restrictives en termes de libertés individuelles ! Quel homme !

Mais cet état de grâce n’a duré qu’un temps. Un temps infime. Chassez le naturel et il revient au galop. Après l’adolescent consanguin, voilà désormais que je me sens souillé par ces rêves érotico-sadomaso où Manu restreignait encore plus mes libertés de mouvement.

Car depuis une semaine, le gouvernement n’a qu’une expression à la bouche « La vie économique doit continuer ». Avec Bruno Le Maire, ministre de l’économie, en première ligne qui appelle les entreprises à verser aux salariés qui continuent de venir travailler, une prime de 1.000 €. « Ne faîtes pas les cons, restez chez vous ! Mais on vous en conjure, continuez d’aller travailler ! ». En langage soutenu, cela s’appelle une injonction paradoxale. Dans la réalité, cela s’appelle de la fils de puterie.

Notre gouvernement tient le même discours qu’une entreprise privée (ce qu’il n’est pas, c’est toujours important de le rappeler). Je prends un exemple parmi tant d’autres. J’ai reçu aujourd’hui un mail de Nick Beighton, PDG d’ASOS (boutique de vêtements en ligne). Cela fait pourtant 10 fois que je lui demande de ne pas m’écrire sur ma boîte perso, de peur que mes copains coco découvrent notre relation ! Mais Nick n’en fait qu’à sa tête. Les PDG, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnait.
Voilà ce qu’il me dit : « Notre priorité est avant tout de protéger nos employés, clients, fournisseurs, équipes logistique et l’ensemble de nos partenaires ». Cette fois, je ne fais pas durer le suspense, la crasse vient quelques lignes après : « Notre département logistique fait son maximum pour que vous puissiez continuer de profiter de l’expérience ASOS sans avoir à vous soucier de la livraison »… Bah non Nick ! C’est peut-être dur à entendre pour ton ego de PDG surdimensionné, mais tu ne fais pas partie des services indispensables ! Tes vestes, tee-shirts, pulls, jeans, fabriqués par des esclaves au Bengladesh, que je porte quotidiennement, peuvent patienter un mois dans un entrepôt. Ta société s’en remettra. La société s’en remettra. Bon après ça va, il n’a pas poussé le vice au point de proposer des promos pendant le confinement… Ah bah si ! Il y avait -20% jeudi… Nick ta mère !

Alors j’aimerais croire que tout cela va nous ouvrir les yeux, nous faire prendre conscience de l’absurdité du système, nous inciter à nous recentrer sur l’essentiel. Comme la sociologue Anne Lambert, je suis pour une purge : « Soignants, fonctionnaires, prolétariat urbain endiguent l’épidémie tandis que les classes supérieures fuient. Il faudra s’en souvenir. Il faudra que justice se fasse ». (Dans les faits, je ne suis pas sûr qu’elle appelle au meurtre des classes supérieures, mais c’est mon côté journaliste-manipulateur qui ressort).

Mais franchement, qui y croit ? Moi pas.

Mati.